Le choix peut surprendre. Quincy Jones n’est pas un homme de pop, ni de soul, ni de funk. C’est un homme de jazz. Trompettiste né à Chicago, formé dans l’orchestre de Lionel Hampton, il a fait ses classes comme arrangeur auprès de Dizzy Gillespie, de Count Basie, de Sarah Vaughan. Dix ans plus tôt, c’est lui qui habillait Frank Sinatra de cuivres incandescents au Sands de Las Vegas, sur un Fly Me to the Moon devenu référence. Il sait ce qu’est un orchestre qui respire, une section rythmique qui pousse sans écraser, un silence qui fait son effet.
Un autre disque, un autre son
Off the Wall, sorti en août 1979, en est la preuve immédiate. Les cordes, les cuivres, les percussions sont écrits avec une précision d’arrangeur de big band. Rien n’est laissé au hasard, mais rien ne semble figé : la disco y devient souple, presque aérienne, et la voix de Michael, libérée de l’étiquette « enfant star », trouve un grain nouveau. Autour de lui, Jones réunit une équipe de musiciens de studio de Los Angeles, des vrais, capables de jouer une note juste du premier coup, et le compositeur anglais Rod Temperton, à qui l’on doit Rock with You et le morceau-titre. Le disque dépasse les vingt millions d’exemplaires. Michael Jackson, lui, n’est plus un chanteur de Motown : c’est un artiste qui a une signature.
Les trente secondes de « Billie Jean »
Trois ans plus tard, Thriller change d’échelle. Le travail en studio, au Westlake à Los Angeles, a la réputation d’être obsessionnel. Jones pousse, Michael pousse davantage, et les deux hommes se disputent, souvent pour le meilleur. L’anecdote la plus célèbre concerne Billie Jean. Jones trouve l’introduction trop longue et voudrait en couper une bonne partie. Michael refuse, au motif que c’est précisément ce passage qui donne envie de danser. Il a raison. Cette ligne de basse, ce battement sec, cette patience avant l’entrée de la voix : c’est un tour de force de tension, un principe d’arrangement que n’importe quel musicien de jazz reconnaîtrait, celui de l’espace laissé volontairement vide.
Ce que Jones apporte, c’est aussi une manière de décloisonner. Sur Beat It, il réunit des musiciens de Toto et un solo d’Eddie Van Halen, au nom d’une idée simple : un disque pop peut accueillir du rock dur sans cesser d’être un disque pop. Sur Human Nature, il laisse la place à la douceur. Sur The Girl Is Mine, il fait chanter Paul McCartney. Il traite chaque morceau comme un petit orchestre à part entière, avec ses couleurs, ses entrées, ses respirations. Thriller s’écoule à plus de soixante-dix millions d’exemplaires et rafle huit Grammy Awards en 1984. Le disque le plus vendu de l’histoire est donc, d’une certaine manière, le produit d’un esprit formé dans les clubs de jazz.
Ce que le jazz a laissé à la pop
Il serait faux de dire que Quincy Jones a « mis du jazz » dans la pop. Il n’a pas posé un solo de saxophone sur chaque titre. Ce qu’il a transféré, c’est une méthode : le goût de l’arrangement, l’exigence d’ensemble, la conviction qu’une production peut être sophistiquée sans paraître compliquée. Après lui, les disques de pop commerciale se mettent à sonner autrement, plus construits, plus musiciens. Toute une génération de producteurs, de Teddy Riley à Pharrell Williams, aura intégré cette idée qu’un tube peut aussi être un objet de studio d’une grande finesse.
Les deux hommes se retrouvent encore sur Bad, en 1987, avant que leur collaboration ne s’arrête. Quincy Jones, disparu en novembre 2024 à 91 ans, répétait que ce travail avait été l’une des grandes aventures de sa vie. Avec le recul, on comprend pourquoi. Il y avait en face de lui un chanteur qui voulait bousculer la pop, et un producteur qui savait, mieux que personne, comment lui donner la forme d’un classique.





































