Art Ensemble of Chicago : 57 ans après, Message to Our Folks reste un manifeste du jazz libre

Art Ensemble of Chicago : 57 ans après, Message to Our Folks reste un manifeste du jazz libre

Le 3 octobre 1969, l’Art Ensemble of Chicago dévoilait Message to Our Folks, un album enregistré quelques semaines plus tôt à Paris. Entre gospel, free jazz, funk, bebop et improvisation, le quartet américain y affirme une vision du jazz sans frontières, profondément liée à la culture noire américaine.

À Paris, l’Art Ensemble of Chicago trouve un nouvel espace de liberté

En 1969, l’Art Ensemble of Chicago est encore un jeune groupe, mais son identité musicale est déjà singulière. Formé autour de Roscoe Mitchell, Joseph Jarman, Lester Bowie et Malachi Favors, le collectif s’inscrit dans la scène avant-gardiste de Chicago et dans le mouvement de la Great Black Music, une expression qui dépasse largement les catégories traditionnelles du jazz.

Cette année-là, le groupe traverse l’Atlantique et s’installe en France. Paris devient alors un terrain particulièrement fertile pour les musiciens de la scène free jazz américaine. C’est dans ce contexte que Message to Our Folks est enregistré le 12 août 1969 au Studio Saravah, sous la direction des producteurs Jean Georgakarakos et Jean-Luc Young pour le label BYG Actuel.

Le disque est porté par quatre musiciens capables de passer d’un instrument à l’autre et d’intégrer une impressionnante collection de percussions et d’objets sonores à leur langage musical. Lester Bowie joue notamment de la trompette et des percussions, Roscoe Mitchell des saxophones, clarinettes et flûte, Joseph Jarman des saxophones, clarinette, flûte et autres instruments, tandis que Malachi Favors tient la contrebasse, la basse électrique et participe lui aussi aux percussions.

Cette instrumentation donne au disque une couleur immédiatement reconnaissable. Ici, le silence, les cris, les percussions, les mélodies et les explosions collectives peuvent avoir la même importance qu’un solo traditionnel. Le groupe ne cherche pas simplement à jouer du free jazz : il construit un langage où les références au gospel, au blues, au bebop ou encore au rock peuvent cohabiter.

Le titre lui-même est révélateur. Message to Our Folks signifie littéralement « message à notre peuple ». Le disque s’adresse ainsi à un public afro-américain qui peut reconnaître certaines racines musicales derrière cette approche radicalement transformée. BYG Records décrit d’ailleurs l’album comme une rencontre entre gospel, funk, bebop et rock, traversée par une volonté d’improvisation et de liberté.

Quatre morceaux pour repousser les frontières du jazz

L’album ne compte que quatre morceaux, mais près de 41 minutes de musique. Il s’ouvre avec « Old Time Religion », une reprise d’un traditionnel gospel, avant de s’attaquer à « Dexterity », composition de Charlie Parker. Le contraste est saisissant : l’Art Ensemble ne rejette pas l’histoire du jazz, il la réinterprète et la fait entrer dans son propre univers.

Avec « Rock Out », Roscoe Mitchell apporte une autre dimension au disque, tandis que « A Brain for the Seine », qui dépasse les vingt minutes, laisse davantage de place à l’exploration collective. Cette dernière pièce illustre particulièrement bien la manière dont le groupe brouille les frontières entre composition et improvisation.

Cette liberté ne signifie pourtant pas absence de structure. L’Art Ensemble of Chicago joue avec les ruptures, les textures et les changements d’atmosphère, tout en conservant une véritable cohérence collective. Les musiciens semblent constamment se répondre, parfois dans une relative retenue, parfois dans une déferlante sonore.

C’est aussi ce qui fait de Message to Our Folks un témoignage important de la période parisienne du groupe. En France, l’Art Ensemble of Chicago va enregistrer plusieurs albums majeurs et approfondir une esthétique qui mêle improvisation radicale, héritage afro-américain, théâtre et recherche sonore. Message to Our Folks appartient à cette période où le groupe affirme pleinement son identité.

57 ans après sa sortie, l’album reste ainsi l’un des témoignages marquants de l’Art Ensemble of Chicago : un jazz qui ne cherche pas à choisir entre tradition et avant-garde, mais à faire dialoguer les deux.