Marlena Shaw : de Count Basie à "California Soul", l'histoire d'une voix entre jazz, soul et R&B

Marlena Shaw : de Count Basie à "California Soul", l'histoire d'une voix entre jazz, soul et R&B

De Count Basie à "California Soul", Marlena Shaw a traversé le jazz, la soul et le R&B sans jamais choisir son camp. Retour sur la carrière d’une chanteuse aussi libre que singulière.

Il y a les chanteuses de jazz, les chanteuses de soul, les voix du R&B. Et puis il y a Marlena Shaw. Pendant près de cinq décennies, elle va passer de l’un à l’autre avec une aisance déconcertante, faisant du mélange des genres non pas une stratégie, mais une véritable signature.

Née Marlina Burgess à New Rochelle le 22 septembre 1939, dans l’État de New York, Marlena Shaw découvre très jeune le jazz. Son oncle, le trompettiste Jimmy Burgess, lui fait notamment écouter Dizzy Gillespie et Miles Davis. À seulement 10 ans, elle monte sur la scène de l’Apollo Theater de Harlem. Une première expérience qui aurait pu lancer immédiatement sa carrière, mais sa mère refuse qu’elle parte sur les routes avec son oncle. Le jazz ne la quittera pourtant jamais.

 

De l’Apollo à Count Basie

Au début des années 1960, Marlena Shaw se produit dans les clubs et travaille notamment avec le trompettiste Howard McGhee. Elle se fait progressivement un nom sur les scènes new-yorkaises et dans les Catskills, avant d’attirer l’attention du label Cadet, filiale de Chess Records.

En 1966, elle enregistre Mercy, Mercy, Mercy, une composition de Joe Zawinul popularisée quelques mois plus tôt par Cannonball Adderley. Sa version vocale devient un succès et permet à cette chanteuse encore relativement inconnue de se faire remarquer. Cadet lui confie alors un premier album, Out of Different Bags, en 1967. Le titre résume déjà parfaitement son univers : du jazz, du blues, des standards pop et une chanteuse qui refuse de rester dans une seule catégorie.

Puis arrive une étape majeure : Count Basie. Marlena Shaw rejoint son orchestre à la fin des années 1960 et va y rester environ quatre ans. Elle chante aux côtés de l’un des géants du jazz et acquiert une expérience de la scène qui va profondément nourrir la suite de sa carrière.

"California Soul", un classique qui attendre son heure

En 1969, Marlena Shaw enregistre California Soul, composé par Ashford & Simpson. Le morceau apparaît sur son album The Spice of Life, mais il ne connaît pas immédiatement le destin que l’on imagine aujourd’hui. Il faudra attendre plusieurs décennies pour que cette chanson devienne un véritable classique du rare groove. Sa combinaison de cuivres, de cordes, de rythme soul et de voix expressive correspond parfaitement aux goûts d’une nouvelle génération de collectionneurs et de DJ.

Puis le hip-hop s’en mêle. Des artistes commencent à sampler les enregistrements de Marlena Shaw, faisant circuler sa musique auprès d’un public qui n’a parfois jamais entendu parler de ses albums originaux. California Soul sera notamment utilisé par Gang Starr, tandis que le titre apparaîtra également dans des publicités et dans différents projets musicaux. En 2022, l’enregistrement reçoit même une certification disque d’or au Royaume-Uni. Une chanson qui avait été relativement discrète à sa sortie devient donc, des décennies plus tard, l’un des morceaux les plus emblématiques de son répertoire.

En 1972, Marlena Shaw entre dans l'histoire de Blue Note

Après son passage chez Count Basie, Shaw signe en 1972 avec Blue Note Records. Elle devient alors la première chanteuse à signer sur le célèbre label de jazz. Et là encore, elle refuse de rester dans une seule direction. Ses premiers albums pour Blue Note mettent davantage en avant son héritage jazz, avant que son répertoire ne s’ouvre progressivement au R&B, à la soul et aux sonorités plus contemporaines. Sur scène comme en studio, elle peut passer d’un standard à une chanson soul sans donner l’impression de changer de personnalité.

En 1974, elle signe l’un de ses albums les plus célèbres : Who Is This Bitch, Anyway?. Derrière ce titre provocateur se cache un disque qui illustre parfaitement sa liberté artistique, avec notamment Feel Like Makin’ Love et Woman of the GhettoCette dernière chanson va devenir bien plus qu’un morceau de soul.

"Woman of the Ghetto", un titre qui raconte son époque

Avec Woman of the Ghetto, Marlena Shaw donne une dimension sociale à son répertoire. Elle y parle de pauvreté, de discrimination et de la vie dans les quartiers populaires, avec une interprétation qui oscille entre chant, récit et spoken word.

C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles sa musique va continuer à parler aux générations suivantes : Marlena Shaw ne se contente pas d’interpréter une mélodie. Elle raconte des personnages, des situations, des colères et des contradictions.

Sa voix peut être douce, rauque, incisive ou presque théâtrale. Une expressivité qui lui permet de passer du jazz le plus classique à la soul la plus engagée sans perdre son identité. Le Washington Post soulignait d’ailleurs la diversité de son répertoire, qui allait du blues au gospel, en passant par Broadway, la pop et le jazz.

Du jazz au disco, une carrière toujours en mouvement

Dans les années 1970, Marlena Shaw continue de bouger. Elle quitte Blue Note pour Columbia et explore des territoires plus proches du R&B et du disco. Elle enregistre notamment Touch Me in the Morning, tandis que ses albums de la fin des années 1970 intègrent davantage de grooves et de sonorités disco. Certains amateurs de jazz lui reprochent alors de s’éloigner de ses racines. Mais Marlena Shaw ne semble pas avoir envie de choisir entre les deux mondes. C’est précisément cette liberté qui rend son parcours si particulier.

Une voix redécouverte par les nouvelles générations

Au fil des décennies, Marlena Shaw continue d’enregistrer et de se produire sur scène. Elle passe notamment par Verve et Concord et reste une artiste de concert particulièrement appréciée. Son public évolue lui aussi. Dans les années 1990 et 2000, le mouvement rare groove remet en lumière plusieurs de ses enregistrements des années 1960 et 1970. Les samples du hip-hop contribuent également à faire découvrir sa voix à une nouvelle génération. Le Guardian raconte ainsi comment California Soul, devenu un morceau culte du rare groove britannique, a connu une seconde vie bien loin de son contexte d’origine.

Marlena Shaw poursuit ses concerts jusque dans les années 2010 et participe encore à des festivals internationaux. Elle cesse finalement son activité professionnelle en 2016. Marlena Shaw s’est éteinte le 19 janvier 2024, à l’âge de 81 ans selon plusieurs sources. Mais son parcours raconte surtout l’histoire d’une artiste qui n’a jamais accepté de choisir entre jazz et soul, entre tradition et modernité, entre club de jazz et dancefloor.